Intro
Français / Anglais |
Il y a quelque chose de l’ordre du geste salvateur dans chacun de mes travaux. Je fais émerger des formes transcendantes de contextes quotidiens, complexes, difficiles, parfois douloureux, qui ont tous en commun la question de l’enfermement, de l’absence de liberté et de l’écoulement du temps. Ces formes (gestes, objets, relations, matières, éléments d’architecture) sont là, perceptibles mais font partie d’un ensemble dans lequel elles sont noyées, invisibles, alors irrémédiablement quotidiennes, sans relief. Mon travail s’attache à leur donner une autonomie. Elles acquièrent un statut qui les libère des situations dans lesquelles elles sont engluées. En les décontextualisant je mets en place un passage entre l’ordinaire et l’extraordinaire. Ce que j’appelle des formes, qui sont donc des gestes, des matières, des éléments d’architecture, etc. ont toutes en commun d’être des signes de la personnalité de ceux qui les utilisent, les font ou les portent. Ce sont des signes de ce qu’ils sont, des signes de l’existence d’êtres, des marqueurs sociaux, quand on ne voit qu’une ménagère, qu’un malade, qu’un aide-soignant, qu’un prisonnier, qu’un maton, qu’un élève, etc. ; quand on ne voit plus qu’une condition, le plus souvent subie, dans un être. Quels que soient les lieux où j’entre, milieu hospitalier ou carcéral, entre autres, je cherche le pouls des choses et des êtres. Je rencontre, j’écoute, je parle beaucoup, je m’imprègne, perçois, engrange. Je suis là. A chaque fois cette immersion totale me permet d’ausculter un corps social déjà constitué (les acteurs et actrices du milieu hospitalier ou ceux du monde carcéral…) ou à venir (les porteurs et porteuses d’écharpes/ de foulards…). Et puis, au bout d’un certain temps, des éléments de ce milieu s’isolent, s’imposent, jusqu’à constituer la matière première de l’œuvre. Il ne s’agit pas de raconter ce qui se passe là où je suis, mon travail n’est en rien documentaire, même s’il partage avec lui la question du contexte, des êtres et des lieux où ils vivent. Il s’agit de révéler la force des êtres en donnant à voir les micro espaces de liberté qu’ils trouvent, construisent ou s’inventent, alors qu’ils sont enfermés dans la banalité de leur existence. Ce qui se révèle alors, via la vidéo, le dessin, l’installation, etc., ce sont des émotions, des abstractions, des moments qui tissent des liens. Je suis le témoin qui engage le spectateur à devenir à son tour témoin d’une fiction qui seule permettra de comprendre le réel dans lequel nous vivons. Dans le passage de la situation à l’œuvre, je recadre, je donne un autre temps aux éléments que je filme ou dessine, sans que pour autant ne soit effacé le contexte d’origine. Il n’est simplement plus ce qui domine, il résonne mais n’oppresse plus. Je construis cette transcendance par mes cadrages. En resserrant le cadre sur des parties précises du réel, j’élimine le sens, la fonction, l’identité première, je les laisse hors champ volontairement. Par l’œuvre produite je révèle l’ambivalence. Une part importante de ce travail est de le partager avec ceux que j’ai rencontré et auprès de qui j’ai dessiné, filmé, travaillé, ils en sont les premiers destinataires. Je ne leur prends pas quelque chose mais je leur révèle et leur restitue ce quelque chose autrement. Je désaxe leur regard et les entraîne vers d’autres perceptions de leur quotidien. Ainsi, par la singularité à la fois proche et distanciée de ma position et de mon intervention, émergent la poésie et la beauté élémentaire de ces formes ; lesquelles sont probablement pour ceux qui les vivent ce qui les fait survivre, ce qui leur permet de faire face et ce qui nous permet de faire face. Françoise Maisongrande |
General
Presentation of Work There is something pertaining to the life-saving gesture in each one of my artworks. I bring transcendental shapes out of harsh, complex, sometimes painful daily realities, which all have in common the issues of confinement, lack of freedom and passage of time. These shapes (gestures, objects, relationships, materials, architectural elements) are there, discernible, but are part of a whole in which they are drowned, invisible, thus irremediably trivial, bland. My work concentrates on giving them autonomy. They acquire a status which liberates them from the predicaments in which they are entangled. By de-contextualising them I set up a passage between the ordinary and the extraordinary. What I call shapes, which are therefore gestures, materials, architectural elements, etc. have all in common to be signs of the personality of those who use, make, wear them. These are signs of what they are, signs of the existence of beings, markers of social status when one merely sees a housewife, someone sick, a care assistant, a prison inmate, a screw, a student, etc. ; when one merely sees circumstances, most of the time endured ones, in a being. Regardless of the places I enter, I look out for the pulse of things and beings. Each time, this total immersion allows me to examine a social body that is already constituted or is yet to come. And then, after a while, elements of this environment get singled out, become self-evident, until they constitute the raw material for the artwork. This is not about telling what is happening where I am, my work is by no means documentary, even though it shares with it the question of context, of beings, and of the place they inhabit. This is about revealing the strength of beings by disclosing the micro-spaces of freedom they find, build or imagine, although they are entrapped in the triviality of they existence. What is then revealed via photography, video, drawing, installation, etc., is emotions, abstractions, binding moments. I am the witness who engages the audience in becoming in turn the witnesses of a fiction which alone will allow to understand the reality we live in. In the path from the situation to the artwork, I reframe, I give another temporality to the elements I film or draw, without for all that erasing the original context. It just doesn’t prevail anymore, it resonates but does not oppress anymore. I build this transcendence through my framings. By zooming in on specific parts of reality, I eliminate meaning, function, primary identity, I voluntarily keep them off camera. By the artwork I produce I reveal ambivalence. Françoise Maisongrande |