Françoise Maisongrande

L’humeur d’aujourd’hui… comme hier
texte de Karim Ghaddab pour tableaux d'humeurs - chapitre V - les capteurs,
catalogue d'exposition. Centre d'Art Contemporain C. Lambert. Juvisy. 2002.

Humeur de chien, mauvaise humeur, humeur noire, bonne humeur… Dans la vie quotidienne, notre état d’esprit du moment est ainsi couramment défini par une humeur et un adjectif. Tout est là : le temps, l’humeur, le langage.

1- Temps : le déplacement. Effectivement, l’humeur, et tout ce qui y est afférent, relève d’une pensée du mouvement, c’est-à-dire une pensée qui met en rapport le lieu et le temps. Toute la médecine de l’Antiquité et du Moyen-âge (Hippocrate, Diogène Laërce, Galien, Isidore de Séville) ne dit rien d’autre. Le diagnostic des pathologies — tant physique que mental — est avant tout une détection des déséquilibres dans la circulation des humeurs. Celles-ci sont au nombre de quatre : la cholera rubra, le sanguis, la phlegma, la melancolia. Le ralentissement, la stagnation et l’immobilité sont les symptômes d’un corps qui se fige donc qui meurt. Ce mouvement n’est d’ailleurs pas limité à l’intérieur du corps : celui-ci est représenté essentiellement comme un mi-lieu, un lieu de transition et de transit, entre l’extérieur et l’intérieur, le chaud et le froid, le vivant et le mort, le céleste et le terrestre. De la même façon que l’ingestion ne se conçoit qu’en rapport avec l’excrétion, la circulation interne des fluides nécessite des purges régulières. Les lavements et autres saignées reposent sur le principe d’une gestion des entrées et des sorties, c’est-à-dire de l’échange humoral entre l’intérieur et l’extérieur.
C’est lorsque l’une de ces humeurs stagne et, par conséquent, s’accumule en un endroit du corps, que surviennent les maladies : hystérie, dépression, irritabilité, apathie. Le seul but de tous les traitements prescrits est dès lors de rétablir le flux interrompu. C’est ainsi que le mouvement imposé aux malades — mouvement actif par l’exercice physique ou mouvement passif par les massages et les manipulations — tient un rôle essentiel dans la guérison.
De ce point de vue, la compréhension de nos humeurs nécessite de se mettre en mouvement, dans toutes les acceptions de l’expression. C’est pourquoi les installations de Françoise Maisongrande qui nous invitent à cerner et à approcher nos propres humeurs requièrent la participation active du regardeur. Le mouvement propre aux humeurs ne se laisse pas saisir par le regard fixe et monoculaire de la Renaissance picturale, il nécessite des déplacements, des volte-faces, des échanges, un engagement. Plus que jamais, c’est le regardeur qui fait l’œuvre. Sans lui, l’installation reste aussi vide et inutile qu’un instrument d’optique sans son observateur. Le spectateur se convertit donc en regardeur puis en acteur d’une œuvre qui fonctionne sur l’interactivité. Pour autant, il ne faut chercher là aucun gadget informatique ni aucune trace de “nouvelles technologies”. Les opérations se déroulent “à l’ancienne”, en manipulant des petits aimants, un crayon, des papiers… En somme, c’est plus de la bureautique plutôt que de l’informatique.

2- Humeur : les couleurs. Il n’y a donc rien de visible ou, plus exactement, l’essentiel reste masqué. Ce qui est visible, c’est le dispositif, l’appareillage, mais les humeurs elles-mêmes, objets de cette en-quête (une quête en soi-même, enclose), ne sont jamais représentables. On ne trouve ici aucune image des humeurs, ni aucun liquide. Il y a à cela deux raisons : elles sont à l’intérieur du corps, derrière l’écran de la peau, et elles ne peuvent se fixer par une image dans la mesure où, comme nous l’avons dit, elles se définissent avant tout par le déplacement.
Dans Les Couleurs humorales, le regardeur est invité à coller des petits papiers de couleur sur trois panneaux : le capteur de bonne humeur, le capteur d’humeur moyenne et le capteur de mauvaise humeur. Françoise Maisongrande explique : “Il s’agit de définir les tendances colorées des différentes humeurs, sachant que vous avez à votre disposition trois tableaux correspondant de gauche à droite aux humeurs bonnes, moyennes ou mauvaises. Choisissez le ou les papiers colorés qui, à votre avis, correspondent respectivement aux différents tableaux prédéfinis sur le mur. Utilisez les bâtonnets de colle, puis fixez les papiers à l’emplacement que vous souhaitez sur les tableaux”.
Se constituent ainsi, au fil des jours trois panneaux diversement recouverts d’une mosaïque de papiers multicolores. Au fil des interventions, on retrouve donc la dimension temporelle (l’œuvre évolue jour après jour), l’analogie avec le travail pictural (les trois espaces sont appelés “tableaux”) et le rôle central des couleurs. Les petits papiers mis à la disposition des visiteurs-participants représentent vingt-quatre couleurs, soit six fois plus que le nombre d’humeurs traditionnellement établi. La gamme originelle se compose d’un noir (la melancolia ou cholera nigra), d’un blanc (la phlegma ou pituite) et de deux rouges (le sang et la bile, ou cholera rubra), soit la gamme sommaire de l’incarnat. En dosant (toujours l’idée de juste proportion, d’harmonie) ces couleurs, on obtient toutes les teintes de la chair et de la peau, selon la dominance momentanée de telle ou telle humeur. Mais le fait qu’il y ait deux rouges révèle que la couleur n’est pas identique à son seul nom. Le même mot peut désigner une couleur claire ou sombre, brillante ou mate, lisse ou granuleuse et irisée. L’économie des humeurs ne concerne donc pas seulement les couleurs, mais aussi les matières et les variations.
Les trois tableaux des Couleurs humorales sont d’abord identiquement vierges, puis ils reçoivent des couleurs différentes, des densités différentes qui les font paraître moirés. En fait, ils changent réellement, constamment. Puis, parvenus au point de saturation, ils convergent vers un état analogue où la surcharge des papiers et des couleurs tend à composer un tout homogène. L’harmonie a été rétablie. Dépassée, la crise retourne à la crase (terme qui désigne l’équilibre des humeurs).

3- Langage : le jeu des analogies. L’élaboration des Couleurs humorales se fait de façon largement arbitraire, chaque participant se fiant précisément à son humeur du moment, son inspiration, ses impulsions, sans jamais avoir à justifier ses choix. Il en va de même pour la localisation des Points humoraux. L’installation est constituée de deux panneaux, l’un pour les femmes, l’autre pour les hommes. Chacun est invité à “localiser à l’aide de petites pastilles de couleur rouge les points de [son] corps à l’origine de [ses] humeurs, ainsi que ceux supposés dans le corps du sexe opposé”. L’exercice se fait donc en double aveugle : il permet de constater que le fonctionnement interne de notre propre corps nous est aussi inaccessible que celui de l’autre vice-versa. C’est une manière paradoxale de postuler le rapprochement : toi et moi sommes semblables en ceci que chacun de nous est aussi étranger à lui-même que nous le sommes l’un à l’autre. Notre regard rebondit donc constamment entre ces bornes infranchissables et ne se déploie que dans l’entre-deux. Toute introspection et toute “alterospection” se limite donc à un jeu de devinette où le jeu du hasard vient pallier le défaut de connaissance. Je reste définitivement extérieur à l’intériorité. Dès lors, seul ce qui transpire à l’extérieur peut avoir valeur de symptôme et, donc, de révélateur d’un désordre interne.
Le principe humoral offre une grille de lecture de tout ce qui échappe à l’entendement. Il a d’ailleurs été créé dans ce but. La dyscrasie permet d’expliquer, au Moyen-âge, notamment tous les maux de la femme, depuis l’hystérie jusqu’à l’insoumission. Cela veut dire qu’un désordre essentiellement politique (la gestion des affaires familiales, du travail et de la cité dans son ensemble) trouve une cause biologique. La dissidence devient une maladie et il faut la traiter comme telle.
Les quatre humeurs entrent également en correspondance avec les quatre éléments primordiaux (depuis La physique d’Aristote jusqu’aux recherches alchimiques) que sont le feu, l’air, l’eau et la terre. Ainsi, par des déplacements incessants (c’est-à-dire que la pensée du mouvement est elle-même insaisissable parce qu’en mouvement), les humeurs entretiennent un rapport analogique avec les quatre saisons, les directions de l’espace, les âges de la vie, les signes du zodiaque, l’astronomie, etc.
D’une manière générale, aux quatre humeurs correspondent les caractéristiques des quatre éléments : chaleur, froid, humidité et sécheresse. On comprend mieux, dès lors, la nécessité de l’équilibre. Celui-ci est à entendre autant au sens physique que moral et politique. Ce n’est donc pas un hasard ni une évolution purement épistémologique si la théorie des humeurs est abandonnée au siècle des Lumières.
Pour la théorie humorale, la stratégie pour soigner tous les maux repose donc sur une capacité à (se) jouer des mots. Plus qu’un véritable savoir scientifique, c’est une théorie fondamentalement linguistique. C’est pourquoi lorsque Françoise Maisongrande propose aux visiteurs d’identifier leur humeur, elle leur donne la parole. Pour l’Ephéméride des humeurs, elle fournit ces instructions : “Afin d’inventorier le plus grand nombre et la fréquence des mots associés à nos humeurs, veuillez inscrire (le plus lisiblement possible) le ou les termes correspondant au plus juste à votre humeur du moment. Vous avez à votre disposition chaque jour des feuilles d’éphéméride que vous pouvez compléter en fonction du fait que vous êtes globalement d’humeur bonne, moyenne ou mauvaise”. Écrire chaque jour sur des feuilles d’éphéméride, voilà qui nous ramène à notre premier chapitre, le temps. La circulation des humeurs peut se poursuivre.

Karim Ghaddab.
critique d'art