Françoise Maisongrande

Parquoy Chascun est aucunement en son ouvrage
texte de Stephen Wright pour + si affinité,
catalogue d'exposition. Fiac. 2000.

Le paradoxe n’aura échappé à personne : malgré la diversité des propositions artistiques aujourd’hui, en dépit de la prospérité d’hypothèses et de la prolifération d’expériences artistiques, il n’y a quasiment plus d’œuvres d’art. Si certains observateurs nostalgiques y voient une aberration et crient au scandale, il convient plutôt de mesurer la signification de ce dés-oeuvrement généralisé. Force est de reconnaître que la recherche artistique s’incarne de moins en moins en œuvres achevées et prend toujours  davantage la forme d’un processus où l’objet n’est que la trace secondaire. La notion d’œuvre implique, en effet, une causalité et une hiérarchie entre processus et finalité, une différence entre deux étapes dont la première est subordonnée à la seconde. Or la conséquence principale de la nouvelle identité entre processus et réalisation c’est que l’œuvre n’est plus à venir : il n’y aura pas eu d’œuvre.
Si les Tableaux d’humeurs de Françoise Maisongrande, présentés dans le cadre de + si affinité, sont exemplaires de ce désoeuvrement, ils ne sont pas pour autant inopérants. Processuels, ils agissent, et font agir. Depuis quelques années déjà, le travail de Maisongrande interroge la problématique du corps – ses heurts et malheurs, ses désirs, ses humeurs. Ici elle s’intéresse aux rapports entre l’âme et le corps, désignés par le terme d’humeur, amplement théorisé par l’anthropologie médicale héritée de Galien, globalement acceptée jusqu’au triomphe de la modernité au XIXe siècle ; terme qu’a rendu célèbre Montaigne, dont les Essais constituent à leur manière une sorte de « tableau » d’humeurs… L’artiste a donc élaboré un certain nombre de fiche représentant, de manière picturalement extrêmement variée, les éléments qui définissent nos humeurs : mélancoliques, colériques, léthargiques, flegmatiques. Puis au fur et à mesure de ses rencontres avec les fiacois, elle les invite à s’impliquer dans le projet en réfléchissant aux facteurs de variation d’humeurs liés à leur village, que les uns et les autres sont libres de « mettre en fiche ». En permanent devenir, le projet s’alimente donc au fil de leurs propositions collectives. (Notons, au passage, que si le thesaurus d’images qui constitue cette pièce est spécifique à Fiac, l’artiste a par la suite présenté d’autres Tableaux d’humeurs dans un service de l’Hôpital Charles-Foix, lors de l’exposition L’incurable mémoire des corps.) L’accrochage des fiches plastifiées subit des changements imprévisibles… d’humeur, justement, chaque visiteur ayant la possibilité de manipuler les fiches et de les coller au tableau, donc de revoir la configuration de l’ensemble, voire d’en faire table rase.
Pourtant, la pièce n’est pas que prétexte aux échanges humains. Elle se conçoit même comme une sorte de miroir de celui qui manipule les fiches ; un dispositif à « faire paroistre » - comme le dirait Montaigne – les humeurs de celui qui compose le tableau. « Estre consiste en mouvement et action », écrit Montaigne encore, laissant ainsi entrevoir la possibilité de rencontrer l’être dans l’agir humain, c’est à dire la possibilité pour chacun de se reconnaître dans son propre tableau, son propre « ouvrage ». Ouvrage ni au sens « noble » d’œuvre immuable, ni au sens banalisé de la spontanéité naturelle mais, au contraire, qui se retourne sur celle-ci pour la saisir et la modifier sans cesse… au gré des humeurs. Il s’agit pour chacun de transformer son moi en espace, en (re)configurant le tableau – c’est « parquoy chascun est aucunement en son ouvrage ».

Stephen Wright
critique d'art